La tapisserie, fil rouge contemporain
La tapisserie fait son grand retour. À l’occasion des 10 ans de la Cité Internationale de la tapisserie d’Aubusson, sa conservatrice Alice Bernadac démêle, pour la French Touch, les fils de ce renouveau et revient sur les origines de cette réinvention.
« George » de Françoise Pétrovitch © Cité internationale de la tapisserie, Zoé Forget
La French Touch : Comment expliquer ce retour en force de la tapisserie ?
Alice Bernadac : « L’art textile connaît un net regain dans le champ de l’art contemporain depuis une quinzaine d’années. Aubusson sort ainsi d’une longue période de creux, entre les années 1980 et 2010, liée à des difficultés économiques et à un éloignement entre artistes et lissiers. À partir des années 2010, le retour des artistes vers les techniques de la main, le geste et le temps long du « faire » a relancé l’intérêt pour la tapisserie. À Aubusson, cette dynamique s’est accompagnée d’un soutien public renforcé et d’une véritable relance du secteur, portée notamment par la création de la Cité internationale de la tapisserie par la Région Nouvelle-Aquitaine, le Département de la Creuse et la Communauté de Communes Creuse Grand Sud »

« Ashitaka soulage sa blessure démoniaque »
Tirée de Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki
© Cité internationale de la tapisserie, Studio Nicolas Roger
FT : Justement qu'est-ce qui a changé dans le regard des artistes, des institutions, des publics ?
AB : « On a assisté à un véritable dépoussiérage de l’image de la tapisserie. Longtemps, elle a souffert d’une représentation jugée datée : pour le grand public, elle renvoyait surtout au XVIIᵉ siècle, à des œuvres aux couleurs altérées par le temps, à des sujets éloignés de nos préoccupations actuelles, parfois inspirés de récits aujourd’hui peu lus. Elle était associée à un décor patrimonial, destiné aux murs des châteaux, et perçue comme un médium figé. Ce regard a profondément changé avec un basculement de paradigme. Dès le début du XXIᵉ siècle, des projets contemporains ambitieux ont été portés à la fois par la Cité internationale de la tapisserie et par des acteurs publics comme le Centre National des Arts Plastiques, à travers de grandes commandes, notamment à Gérard Garouste, Françoise Quardon ou encore Roman Opalka pour la cathédrale de Tulle. Parallèlement, certaines manufactures du territoire, comme les Ateliers Pinton, ont poursuivi, depuis les années 1960, une politique affirmée de création contemporaine. À la Cité, cette dynamique s’inscrit pleinement dans nos missions, avec des projets à forte visibilité auprès du grand public : « Aubusson tisse Tolkien » ou « L’imaginaire de Hayao Miyazaki », mais également un Fonds contemporain d’envergure . Ces initiatives ont eu un impact considérable sur la perception du médium et ont contribué à replacer la tapisserie au centre de l’attention, y compris auprès des artistes. »

« Halls of Manwë – Taniquetil »
D’après l’œuvre originale de J.R.R. Tolkien
© Cité internationale de la tapisserie, Studio Nicolas Roger
FT : Comment la France se positionne dans ce retour en force ?
AB : « Elle reste le principal centre mondial de production de tapisserie de lisse, grâce aux manufactures nationales des Gobelins et de Beauvais et à des pôles historiques comme Aubusson, qui n’a jamais cessé son activité et concentre l’ensemble des savoir-faire, de la filature au tissage. Ce rôle central s’explique aussi par le rayonnement historique des lissiers français, qui ont contribué à la création d’autres centres à l’international. Aujourd’hui encore, la France demeure le premier pays producteur de tapisserie traditionnelle, non mécanique, ce qui explique aussi l’attention particulière portée à ce patrimoine. »
FT : Ce retour est-il un simple revival d'un médium ancien, ou le signe d'un déplacement plus profond ?
AB : « Il ne s’agit pas d’un simple revival. Les artistes contemporains adressent aujourd’hui à la tapisserie des questions inédites, qui en transforment durablement les usages et les formes. Ce qui se construit au début du XXIᵉ siècle constitue déjà un héritage : un ensemble d’expérimentations et de déplacements qui s’inscriront durablement dans l’histoire de la tapisserie. »
© Cité internationale de la tapisserie, Zoé Forget
FT : Que permet aujourd'hui la tapisserie que d'autres médiums artistiques ne permettent plus, ou plus aussi bien ?
AB : « La tapisserie offre d’abord un dialogue unique avec l’artisan. Telle qu’elle est pratiquée à Aubusson, c’est une œuvre à quatre mains : l’artiste n’a pas besoin de maîtriser les techniques textiles, il entre dans un échange étroit avec le lissier, qui accompagne et interprète son projet. C’est souvent l’un des aspects les plus séduisants pour les artistes. Elle permet aussi de réintroduire un temps long dans le processus de création, un temps de fabrication, de réflexion et de dialogue. »
FT : Ce temps long est-il précisément ce qui la rend désirable à l'heure de l'immédiateté du numérique ?
AB : « Oui, clairement. La tapisserie séduit par le temps long et la collaboration qu’elle impose. Même si le tissage est relativement rapide à Aubusson (environ un mètre carré par mois pour un lissier expérimenté), il existe un temps incompressible de préparation, souvent invisible, mais essentiel. C’est un moment d’échanges, d’échantillonnage et de réflexion autour de l’interprétation textile, qui surprend souvent les artistes, toujours positivement. Ce temps permet de construire une relation étroite avec l’atelier et d’élaborer un langage commun avant même de commencer à tisser. On le voit par exemple dans le projet en cours avec le plasticien Raphaël Barontini exposé l’an dernier au Palais de Tokyo. Sa pratique du textile a nourri un dialogue très précis, appuyé sur des références historiques, qui structurent ensuite le travail des lissiers. »

« Bleue » de Marie Sirgue
© Cité internationale de la tapisserie, Studio Nicolas Roger
FT : Si l’on dresse un panorama global, quelles époques, styles ou techniques inspirent le plus les artistes contemporains ?
AB : « Il n’y a pas vraiment d’époque ou de style dominant : cela varie beaucoup selon les artistes. Ce qui revient en revanche très fortement, c’est la découverte de l’extrême richesse des possibilités offertes. Beaucoup arrivent en imaginant un médium contraint et sont surpris par sa liberté formelle. Ce qui les fascine souvent, c’est notamment la capacité de la tapisserie à perturber le regard, à produire des effets de trompe-l’œil saisissants. On le voit par exemple avec « Bleu », une tapisserie de Marie Sirgue, tissée à partir d’une photographie de bâche de chantier. À distance, l’illusion est parfaite : on croit voir une simple bâche suspendue. Ce n’est qu’en s’approchant que la nature textile de l’œuvre se révèle, créant un effet de surprise très fort, d’autant plus qu’elle est réalisée avec un tissage épais et très matière. Les artistes sont également sensibles au travail des textures et aux mélanges de matériaux. La tapisserie ne se limite pas à la laine, même si elle en est historiquement la matière reine : on peut y associer le lin, la soie, des fils métalliques, des viscoses, du lurex… »
FT : Qu’est-ce qui fait la force expressive de la tapisserie aujourd’hui ?
AB : « La tapisserie est porteuse de messages d’abord par sa monumentalité et son lien étroit avec l’architecture. Elle s’inscrit dans l’espace, surprend le regard et impose une présence physique forte : face à une œuvre de plusieurs mètres carrés, le spectateur se sent physiquement petit, happé par l’image. Elle s’inscrit aussi dans le temps long, par son mode de production et par son histoire. Malgré la fragilité du textile, la tapisserie a traversé les siècles grâce à une attention constante portée à sa conservation et à sa transmission, ce qui lui confère une forte charge symbolique. Enfin, la tapisserie conserve une part de mystère pour le public. Les techniques, le rôle des lissiers, le processus de fabrication restent largement méconnus, ce qui crée une distance et une forme de fascination. Cette combinaison de monumentalité, de durée et de savoir-faire peu visibles lui confère une force symbolique singulière, particulièrement efficace pour porter des récits et des messages. »

« Abakan rouge » de Magdalena Abakanowicz
© Magdalena Abakanowicz
FT : Comment l’apparition de tapisseries au format de sculptures marque-t-elle une rupture ou une évolution ?
AB : « La tapisserie est longtemps associée au mur et à la planéité, même si elle a toujours entretenu un lien avec le volume, notamment à travers la tapisserie de siège ou les portières. Son basculement pleinement sculptural apparaît surtout dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, lorsque des artistes commencent à travailler directement le textile en volume et à hybrider les techniques. Ce sont très majoritairement des femmes, comme l’Américaine Sheila Hicks ou la Polonaise Magdalena Abakanowicz (photo ci-dessus) ou la Française Simone Pheulpin. Elles ne pratiquent pas toujours la tapisserie au sens traditionnel, mais déplacent radicalement ses usages. En Europe, ce basculement est cristallisé par la première Biennale de Lausanne en 1962, qui marque une confrontation entre la tapisserie murale classique, notamment celle d’Aubusson, et des œuvres tridimensionnelles, souvent réalisées par les artistes elles-mêmes. C’est ce moment que l’on désigne comme la « querelle de Lausanne », révélatrice de deux visions opposées du textile. L’artiste Jean Lurçat y prendra une position très critique, avec cette phrase restée fameuse : « Méfiez-vous des petites filles qui tricotent ». Mais sans toutefois parvenir à freiner ce mouvement, qui s’imposera progressivement sous le nom de « fiber art »… À Aubusson, cette évolution a d’abord été difficile à intégrer, mais certains ateliers, comme celui de Camille Legouaix, ont accompagné ce mouvement de la « nouvelle tapisserie », en maintenant le principe de collaboration avec les lissiers, notamment grâce à des figures comme Thomas Gleb, Huguette Arthur Bertrand ou Pierre Daquin, tout en libérant la tapisserie du mur et en l’ouvrant au volume. »
(NDLR : Sheila Hicks est exposée au Quai Branly, « le Fil voyageur », jusqu’au 8 mars et Magdalena Abakanowicz au Musée Bourdelle, « La Trame de l’existence », jusqu’au 12 avril)
FT : Comment caractériser l’évolution du lien entre artistes et lissiers ?
AB : « Le lien entre artistes et lissiers a beaucoup évolué. Au XXᵉ siècle, le lissier était souvent perçu comme un ouvrier au sein de grandes manufactures très hiérarchisées. Aujourd’hui, le paysage est dominé par de petits ateliers, ce qui favorise des relations plus directes et plus souples. Surtout, le lissier est désormais reconnu comme un interprète et un cocréateur. On a quitté une relation verticale et une logique de simple transposition pour un véritable dialogue. Comme en musique, deux lissiers tissant la même œuvre produiront des résultats différents : la main, les choix et la sensibilité du lissier sont devenus centraux dans la création contemporaine. »
FT : Comment expliquer que la tapisserie contemporaine attire aujourd’hui des artistes issus de disciplines aussi diverses, cinéma, photographie, arts visuels ?
AB : « Cette diversité s’explique par le fonctionnement même de la tapisserie. La relation artiste-lissier permet à des créateurs de travailler le textile sans en maîtriser les techniques. Ce cadre décomplexe et rend le médium accessible. Chacun y vient ensuite pour des raisons différentes : le rapport à l’image, à la matière ou au temps… Mais c’est ce dialogue étroit avec les lissiers qui rend possible cette grande diversité de pratiques contemporaines. »

« Cuban Linx » de Amélie Bertrand © Cité internationale de la tapisserie, Studio Nicolas Roger
FT : Quelle rencontre artistique vous a semblé la plus singulière ?
AB : « Chaque projet est singulier, mais l’un des plus marquants a été la collaboration avec Amélie Bertrand. Son travail pictural repose sur une maîtrise très précise de la couleur et sur des surfaces extrêmement lisses, presque glacées, ce qui constituait un véritable défi pour la tapisserie. Pour « Cuban Linx », tissée par l’Atelier tapisserie Guillot Aubusson, nous ne disposions pas de maquette imprimée : l’image fournie par l’artiste était uniquement numérique et ne pouvait pas être restituée fidèlement sur papier. Le travail s’est donc fait à partir d’un écran d’iPad, sur lequel la couleur avait été précisément étalonnée avec les lissiers. Le passage de la couleur écran à la matérialité de la laine a rendu le processus particulièrement singulier. Sur le moment, la méthode était déroutante, mais le résultat final s’est révélé très juste et très réussi. »

« George » de Françoise Petrovitch © Cité internationale de la tapisserie, Zoé Forget
FT : Lorsque les artistes repoussent les limites de la pratique, quels nouveaux langages et grammaires émergent ?
AB : « C’est tout l’intérêt du dialogue avec les artistes contemporains. Ils posent au textile des questions inédites, obligeant les lissiers à explorer de nouvelles solutions. Cela peut passer par la réactivation de techniques anciennes utilisées autrement, ou par l’invention de réponses totalement nouvelles, souvent construites collectivement, en s’appuyant aussi sur la mémoire des lissiers les plus expérimentés. À force d’expérimentations, un nouveau langage se constitue. Chaque défi élargit la grammaire de la tapisserie. Un exemple marquant est la tapisserie « George » de Françoise Pétrovitch, qui a nécessité le montage exceptionnel d’une chaîne de 29 mètres, fruit de plusieurs mois de dialogue et d’expérimentation. »

« Le Bain » de Christophe Marchalot et Félicia Fortuna
© Cité internationale de la tapisserie, Studio Nicolas Roger
FT : Qu’est-ce qui vous semble être l’avenir de la tapisserie ?
AB : « L’avenir de la tapisserie me semble résolument multiple. Il passe à la fois par l’exploration du volume et de l’objet, comme avec « Le Bain » de Christophe Marchalot et Félicia Fortuna, qui applique la tapisserie à une forme inattendue et techniquement complexe, et par un dialogue renouvelé avec l’image contemporaine. Des œuvres comme « Ghost_Horseman_Of_The Apocalypse_in_Cairo_Egypt.jpg » de Clément Cogitore montrent comment la tapisserie peut dialoguer avec les images numériques, jouer de l’illusion de l’écran tout en réaffirmant la matérialité du textile. C’est dans cette tension entre volume, image et matière que se dessine, selon moi, l’avenir du médium. »

« Ghost_Horseman_Of_The Apocalypse_in_Cairo_Egypt.jpg » de Clément Cogitore © Cité internationale de la tapisserie
Exposition et extension : Aubusson fête ses 10 ans !

L’agence Projectiles signe la nouvelle extension
© Cité internationale de la tapisserie
Pour ses 10 ans, la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson voit grand : 2026 marque un tournant avec l’ouverture d’une extension muséale majeure de 1 600 m², pensée pour accueillir jusqu’à 1 000 visiteurs par jour en été. Conçue par l’agence Projectiles, cette nouvelle architecture, un « monolithe » contemporain relié à la Nef des Tentures, permet enfin de montrer des pièces de très grand format. L’événement s’ouvre avec l’exposition inaugurale « La Tapisserie d’Aubusson au XXIe siècle » (jusqu’au 12 mars 2026), un manifeste sur la vitalité d’un savoir-faire vieux de six siècles, inscrit à l’Unesco, et pourtant en pleine réinvention. Environ 60 œuvres y racontent le dialogue serré entre artistes et lissiers, les défis de texture et de couleur, les expérimentations en volume, et la tapisserie comme « perturbateur visuel » qui interroge notre manière de voir.
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