Quand les médiations inclusives deviennent pop
Dans les salles, les médiations inclusives, telles que les séances Relax, l’audiodescription ou le chansigne, bousculent les codes et déplacent les perceptions. Jusqu’à faire du spectacle une expérience plus vivante. Et si l’inclusivité ne relevait plus seulement de l’accès, mais de la création ? On a posé la question à plusieurs artistes, du rappeur Oxmo Puccino à la musicienne classique Marie Poulanges.
Concert chansigné d’Oxmo Puccino à la Philharmonie de Paris©Joachim-Bertrand
Longtemps cantonnées à l’accessibilité, les médiations inclusives pour les personnes en situation de handicap ont changé de statut dans le spectacle vivant. Séances Relax ou en audiodescription, surtitrage adapté pour les personnes malentendantes ou sourdes, langue des signes, gilets vibrants, souffleurs : certes les dispositifs se multiplient dans les théâtres et institutions culturelles. Mais au-delà de l’accompagnement, elles deviennent des catalyseurs du vivre-ensemble, et mieux encore, des terrains d’inventivité. À la mi-temps du dernier Super Bowl, en février, n’a-t-on pas vu l’interprète portoricaine en langue des signes voler (presque) la vedette à Bad Bunny, transformant la traduction en show ?
Deux décennies après le vote de la loi relative à l'égalité des droits et des chances des personnes handicapées, l’accessibilité se perçoit différemment, comme le confirme la présidente de l’association Culture Relax. « En vingt ans le public a complètement changé de regard, explique-t-elle. Il faut imaginer qu’à l’époque les parents accompagnés d’enfants en situation de handicap s’excusaient quasiment quand ils entraient dans une salle de cinéma. Aujourd’hui, c’est devenu un plaisir. Les artistes, aussi, nous le disent : l’expérience du spectacle vivant se prolonge dans la salle grâce à des réactions inattendues, mais qui ont un sens dans le spectacle. Nous sommes passés d’une posture d’acceptation au plaisir d’être ensemble. » Pour des artistes comme le rappeur Oxmo Puccino, le vivre-ensemble dans une salle de concert relève de l’évidence.

Concert chansigné d’Oxmo Puccino à la Philharmonie de Paris
©Maxime Guthfreund
En 2024, le musicien investissait la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris avec un concert intégralement chansigné par le Collectif Integraal. Sur le côté de la scène, trois interprètes se relayaient pour traduire en langue des signes la vingtaine de morceaux, donnant littéralement à voir la musique. Pour le public sourd et malentendant : comprendre les paroles, mais aussi battre les rythmes, reprendre les refrains... Et vivre une expérience collective … jusqu’à capter l’attention de l’artiste lui-même. « Les auteurs de chansigné transforment la traduction des textes en une chorégraphie. Il m’est arrivé, pendant le concert, d’être happé par les gestes du « réinterprète » », se souvient Oxmo Puccino.

Oxmo Puccino ©Tibaut_Chouara
D’un outil d’accessibilité, la médiation devient langage artistique à part entière. Chez le musicien, tout converge vers une même expérience sensible, quel que soit le mode de perception. « Le son est une vibration, les mots résonnent. Les gestes créent des ondes. L’harmonie reliant tous ces phénomènes traverse les corps dans toute la salle », poursuit-il. Une circulation des émotions qui abolit les frontières et redéfinit la scène comme un espace partagé et élargi. Dans cette logique, la médiation n’est plus périphérique, mais pleinement intégrée au geste artistique. « Mon travail est basé sur l’émotion et, pour cela, tous les outils sont utilisés à la recherche de la juste interprétation : il y a de la comédie, de la poésie enrobée de musique. De six à 82 ans, tout le monde doit être touché. » Et de conclure : « le partage devient circulaire, la joie est contagieuse. »

Marie Poulanges et l’Orchestre de Paris ©Mathias_Benguigui
Autre rythme, même sentiment. Dans le répertoire classique, les médiations inclusives déplacent aussi les lignes. Altiste à l’Orchestre de Paris, Marie Poulanges évoque un « moment de bascule » lors d’un concert Relax à la Philharmonie de Paris, où un véritable lien s’est noué entre la salle et les musiciens. « On a pris conscience du public que nous avions en face de nous. Ce soir-là, un jeune homme s’est mis à rigoler de façon très forte. Dans une salle traditionnelle, le public aurait fait « chut ». Mais là, on a compris son émotion, et cela nous a tous rempli de joie ».

Marie Poulanges ©Studio-Cabrelli
Face à des enfants sourds équipés de gilets vibrants, la musicienne découvre une écoute par le corps : « dès que l’orchestre jouait fort, ils ressentaient les vibrations. À un moment, ils se sont accrochés les uns aux autres pour les amplifier. C’était très beau. » Comme chez Oxmo Puccino, le sonore déborde : il devient presque visible. Et, la musicienne, de finir : « Tous les concerts où il y a une médiation m’apportent un champ de liberté. Ça me renvoie l’amour du public. Sans public, il n’y a pas de concert. » Là encore, la médiation ne se contente plus d’accompagner. Elle réactive la dimension vivante du spectacle.

Jonathan Neyja dans « Le Roi Lion » ©Alessandro Pinna
Même dans les grandes productions, le bonus est là. Dans « Le Roi Lion », joué au Théâtre Mogador, où il incarne Mufasa, Jonathan Neyja voit l’impact direct de dispositifs inclusifs, comme les séances Relax, sur la salle : « Le spectacle est adapté, le son est moins fort… tout ça change la manière dont on le vit. » Loin d’appauvrir l’expérience, ces ajustements la transforment. Face à un public plus expressif, les réactions deviennent partie prenante du jeu. « Dès qu’il ressent quelque chose, il nous le fait comprendre. On m’a déjà interpellé, on m’a fait des signes pour que je regarde », raconte-t-il. « C’est inhabituel, mais ça rend le spectacle encore plus vivant ». La preuve, là encore, que l’inclusivité ne freine pas la scène, mais la réactive, jusqu’à devenir matière même de la création.
Dans « Le Village des sourds » de Léonore Confino, mis en scène au théâtre par Catherine Schaub (en replay sur France TV jusqu’au 30 mai), le comédien Jérôme Kircher dialogue avec la comédienne sourde Ariana-Suelen Rivoire tout en traduisant aux spectateurs sa langue des signes. Ici la médiation n’accompagne plus, elle structure le récit. « Le théâtre est d’abord un art du corps, avant même d’être un art du texte », souligne la metteuse en scène. À certains moments, la comédienne signe seule, sans traduction. « Pendant plusieurs minutes, le public entendant est plongé dans le silence, suspendu à des gestes qu’il ne comprend pas », raconte-t-elle. Une autre écoute s’invente alors, en sens inversé : les entendants font à leur tour l’expérience du manque. L’attention se déplace. Et, en brouillant les codes, une dimension nouvelle du spectacle émerge.
Et si cette bascule ne faisait que commencer ? À mesure qu’elles gagnent les planches, mais aussi nos écrans, à travers une nouvelle génération de série TV (« Code of Silence », « Skam ») intégrant dans leurs scénarios des scènes entières en langue des signes, l’accessibilité redessine les contours du spectacle. En devenant non plus une contrainte, mais un levier créatif, ouvrant vers de nouveaux territoires. Le spectacle ne s’adapte plus seulement à tous, il se réventent avec eux.
C’est quoi une séance Relax
Porté par l’association Culture Relax, le dispositif Relax propose, dans près de 130 lieux partenaires (cinémas, théâtres, opéras), des séances aux codes assouplis. Objectif : permettre à chacun de vivre ses émotions sans contrainte ni jugement. Applaudir, vocaliser, entrer et sortir librement sans risquer un regard désapprobateur, ni un « chut ». Destinées en priorité aux personnes dont le handicap peut entraîner des comportements atypiques (autisme, polyhandicap, maladies neurodégénératives), ces séances séduisent aussi de nombreuses familles en quête d’un cadre plus détendu. Pour la saison, près de 150 spectacles sont labellisés, avec un accompagnement à la réservation.
À venir, par exemple :
12 avril, « Entre Parenthèses » de Pauline Bureau, Théâtre de la Colline
19 mai, « Renoir et la musique », Orchestre de Chambre de Paris, Musée d’Orsay
14 juin, « Les Quatre saisons » de Antonio Vivaldi, Théâtre des Champs-Élysées
28 juin, « La Vie parisienne » de Jacques Offenbach, Théâtre du Châtelet
Programme complet à télécharger ici
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