La galerie du design en six temps
Pour son inauguration, la Galerie nationale du design, dédiée à la présentation des collections publiques françaises d’objet et de graphisme, présente une exposition autour de la main. La French Touch l’a visitée. Suivez le guide !
© Kevin Dolmaire
Une Galerie nationale du design dans une ancienne manufacture d’armes : à Saint-Étienne, le raccourci raconte à lui seul l’histoire de la ville. Le nouvel espace d’exposition est né de cinq années de rapprochement entre la Cité du design et le Musée d’art moderne et contemporain, qui mettent désormais en commun leurs compétences et font dialoguer les grandes collections publiques françaises de design. Son écrin : 75 mètres de l’une des quatre halles de l’ancienne Manufacture d’armes, inaugurée en 1866. Pierre, brique, béton, grandes baies et volumes généreux restent apparents : plutôt que de gommer le passé industriel, les architectes (de l’agence lyonnaise SILT) ont remis le bâtiment à nu. Une nouvelle vie pour un lieu où, depuis le 20e siècle, la question de la fabrication est déjà omniprésente. Présentée jusqu’en mars, l’exposition inaugurale « Design en Main. Du langage à l’objet » est une épopée se déployant en six temps autour d’expressions populaires.
www.galerienationaledudesign.fr
1/ « À main nue »

© Galerie Nationale du Design Crédits : Louis Chevalier
Impossible de manquer la spectaculaire chaise en forme de main imaginée par Pedro Friedeberg en 1961. Placée pour accueillir le visiteur dès l’entrée dans l’exposition, cette icône du designer mexicain donne corps au fil rouge de l’exposition. Un prétexte pour ouvrir le premier chapitre, « À main nues », consacré aux gestes et savoir-faire qui ont façonné Saint-Étienne : charbon, ruban, métal et armes. C’est bien de la main contenue dans le mot manufacture que la commissaire Laurence Mauderli tire son fil, reliant l’histoire industrielle stéphanoise au design contemporain. Objets, photographies et films d’archives racontent comment le travail de la matière brute s’est peu à peu mué en formes manufacturées. Les productions stéphanoises témoignent déjà de cette rencontre entre maîtrise technique et recherche esthétique qui préfigure le design.

Collection du CNAP © Béatrice Hatala / Les Arts Décoratifs. Droits réservés / Cnap
2/ « La main à la pâte »

© Galerie Nationale du Design Crédits : Louis Chevalier
Deuxième section de l’exposition, « Mettre la main à la pâte » replonge dans l’épopée Manufrance, entreprise stéphanoise devenue pionnière de la vente par correspondance grâce à ses fameux catalogues, qui firent entrer armes, vélos, machines à coudre ou article de pêche dans les foyers français. L’exposition en présente une sélection publiée en 1968 et 1979, mais surtout redonne chair à cette histoire industrielle par une collecte menée auprès des habitants. Vélo Hirondelle, cannes à pêche, radiation à bain d’huile : les Stéphanois ont ressorti de leurs greniers les objets Manufrance et raconté leurs usages et les souvenirs qui leur sont attachés. Quand le design devient mémoire collective.

© Galerie Nationale du Design Crédits : Louis Chevalier

© Galerie Nationale du Design Crédits : Louis Chevalier
3/ Le « designeur – cueilleur »

© Galerie Nationale du Design
Troisième partie, le designer se fait « cueilleur » : il observe, collecte et détourne les objets de la culture matérielle pour en révéler de nouveaux usages. Bruno Munari, les frères Castiglioni, ou Gae Aulenti font ainsi de l’ordinaire un terrain de création. Icône du design des années 1990, la « Table Tour » de Gae Aulenti (1927 – 2012) en est une belle illustration. Après avoir observé les chariots à roulettes qui transportaient les plaques de verre dans les ateliers de FontanaArte, la designer italienne transpose ce principe au mobilier. En 1993, elle pousse le détournement plus loin avec cette table : un plateau de verre posé sur quatre roues et fourches de bicyclette. Un changement de contexte qui transforme ces éléments techniques sans effacer leur fonction. Les roues permettent de réellement de déplacer la table. L’objet quotidien change de statut autant que d’usage.

© Gae Aulenti © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. GrandPalaisRmn
4/ « Super Normal »

© Galerie Nationale du Design Crédits : Louis Chevalier
Parmi les pièces maîtresses de l’exposition, « Super Normal » a été reconstituée à l’identique. Imaginé en 2006 par Jasper Morrison et Naoto Fukasawa, ce projet-manifeste prend le contre-pied du design spectaculaire : les deux designers ont rassemblé des objets du quotidien, anonymes ou signés, choisis pour leur justesse, leur durabilité et leur capacité à se faire oublier à force d’usage. Dans cette version réduite du format original, 52 objets industriels (poignée, stylo Bic, épluche-légumes, verre à vin, cafetière Moka ou encore corbeille d’Enzo Mari) posés sur deux tables à tréteaux composent cet inventaire de l’ordinaire. Une réflexion sur ce qui fait un « bon » objet devenue l’un des jalons de la pensée du design contemporain.
5/ « Perdre la main »

© Kevin Dolmaire
« Perdre la main » raconte le moment où la main s’efface derrière la machine. Dans la France de l’après-guerre, la cuisine se rationalise : robots, hachoirs et appareils électriques promettent gain de temps et réduction de l’effort, tandis que Moulinex entend « seconder » les femmes dans les tâches ménagères. Une cible que la marque inscrit jusque dans le nom de ses appareils : Robot Marie, Robot Charlotte… Le geste se réduit peu à peu à presser un bouton, pendant qu’émerge une nouvelle figure, celle du designer industriel intégré à l’entreprise. Chez Moulinex, Jean-Louis Barrault adoucit ainsi les formes des appareils, tandis que Jean-Philippe Lenclos en élargit la palette colorée. De l’effort manuel à l’automatisation, l’électroménager raconte une autre histoire de la main : celle de sa disparition progressive, mais aussi des promesses de la société de consommation, que l’exposition invite à regarder avec une certaine distance.

© Galerie Nationale du Design Crédits : Louis Chevalier

© Galerie Nationale du Design
6/ « Bildua » de Marie et Alexandre

© Kevin Dolmaire
On termine la visite à l’étage de la Galerie, où la Mezzanine en prolonge l’expérience en laboratoire du design. Dédiée aux ateliers, rencontres et conférences, elle a été entièrement meublée par Marie et Alexandre (Marie Cornil et Alexandre Willaume), associés pour l’occasion au fabricant basque Alki. Leur collection « Bildua », issue d’une commande publique, fonctionne comme un jeu de construction : chaises, tables et modules en bois peuvent être assemblés, déplacés ou réorientés au gré des usages. Réparable, démontable et pensée pour durer, elle transforme le mobilier pédagogique lui-même en objet d’apprentissage.
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