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De l’ESSEC à l’Institut Français de Milan, la designer Constance Guisset raconte son parcours atypique

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10 min

Constance Guisset

Créatrice d’objets, scénographe enthousiaste et autrice de la lampe best-seller « Vertigo », Constance Guisset revendique une œuvre tout en délicatesse et en poésie. A la veille de son exposition à l’Institut Français de Milan, celle qui est devenue l’une des designers françaises les plus demandées revient sur son parcours et sa vision du design.


A moins de 50 ans, Constance Guisset a déjà connu la consécration. Lauréate du Grand prix du design de la Ville de Paris ou du prix du public à la design parade de la Villa Noailles, elle a été nommée designer de l’année à Maison&Objet et a déjà réalisé une rétrospective au musée des Arts déco. Diplômée de l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI), elle crée son propre studio en 2009, avant de se faire connaître du grand public l’année suivante avec la « Vertigo ». Cette suspension ronde, constituée d’arceaux en fibre de verre aussi belle éteinte qu’allumée, éditée par Petite Friture, est rapidement devenue une icône du design.

A quand remonte votre envie de devenir designer ?

Petite, j’étais bricoleuse, j ’ai toujours fabriqué des choses avec mes mains. A l’âge de onze ans, mes parents m’ont offert un établi. Plus tard, en école de commerce, j’ai continué à être celle qui faisait des décors de soirée… J’ai toujours eu ce désir.

Vous avez intégré l’ESSEC puis Science Po... Vos créations ont-elles hérité de cette trajectoire peu classique pour un designer ?

J’ai toujours été forte en math, et c’est une matière indispensable à ce métier. Je le vérifie chaque jour, mes collaborateurs les plus forts techniquement, ou ceux qui ont le plus de sens de la logique, sont des anciens matheux. En France, on pense que faire un bac général ne mène pas à une école d’art. Une voie qui serait plutôt destinée aux mauvais élèves. C’est une erreur ! Mon autre matière forte, c’était la synthèse. J’ai gardé une appétence pour les sujets complexes, ce qui est une force lorsqu’il s’agit de répondre à des briefs difficiles. De ce fait, mon design est à la fois plein de fantaisie et de rigueur, de délicatesse et de force. Beaucoup d’oxymores pour un design à la fois dansant et solide.

“ Le design, c’est aussi une manière d’être et de penser, une façon de travailler face à une problématique ”

Très vite après vos études à l’ENSCI, c’est la consécration. Vous enchainez les nominations et les prix. Comment expliquez-vous, avec le recul, cet alignement des planètes en votre faveur ?

A 27 ans, j’étais plus âgée que ceux qui habituellement débutent dans ce métier, donc je savais déjà où je voulais aller. Quand j’ai décidé de devenir designer, tous les chemins empruntés précédemment m’y menaient naturellement. J ’ai aussi une grande capacité de travail et suis très organisée. Mes premiers objets édités étaient aussi des créations de mes années d’étudiante, donc j’ai gagné du temps. Puis, j’ai eu beaucoup de chance et j’ai fait les bonnes rencontres.

Le terme « designer » qualifie tout autant des décorateurs d’intérieur que des créateurs d’objets. Comment définissez-vous ce métier ?

C’est effectivement un mot assez vaste, mais c’est inhérent à l’exercice. C’est une pratique polymorphe. Le design, c’est aussi une manière d’être et de penser, une façon de travailler face à une problématique : savoir analyser, envisager les usages, faire preuve d’empathie. Le niveau zéro du métier de designer, c’est vraiment l’empathie ! Cette capacité à se mettre à la place des autres. Ensuite, il y a un processus itératif qui est extrêmement important : essayer, retenter, se mettre à la place, recommencer, rendre réel. C’est un métier qui demande beaucoup d’humilité, car on se trompe beaucoup. La bonne approche est souvent un mélange de candeur et d’expérience.

“ Je trouve que le monde est rempli d’objets assez agressifs ”

Quelle vision du design défendez-vous ?

Le designer est dans une démarche de correction de la réalité qui l’entoure. Un désir d’objet nait d’une mauvaise résolution. Parce qu’on ne s’amuse pas à faire un objet si on ne pense pas qu’on peut mieux faire ! Je trouve que le monde est rempli d’objets assez agressifs. Il leur manque la délicatesse… Le plus souvent ce sont des objets-outils qui n’offrent aucun tremplin à l’imaginaire. Designer, c’est tenter d’améliorer la construction du monde. En restant humble…

Vos créations expriment l’équilibre, le mouvement, la suspension. Vous dites souvent dans les interviews que vous aimez trouver des solutions à l’équation. Quelle serait votre création qui illustre le mieux cet état d’esprit ?

Je vais vous faire une réponse classique : ma première réalisation, la « Vertigo ». C’est un objet à la fois contemporain et intemporel. Ce que j’aime c’est quand les objets me surprennent vraiment. Quand je suis surprise par l’objet lui-même, je me dis qu’il y a quelque chose qui m’échappe encore. Et c’est le cas de « Vertigo ».

Cette « Vertigo » est née d’un accident ?

Oui ! Encore étudiante à l’ENSCI, je devais concevoir une cabane à construire soi-même. J’ai imaginé des murs à partir d’étagères Ikéa, mais il fallait ajouter un toit pour lequel j’ai choisi un abat-jour que j’ai tressé. Mais c’était petit et pas forcément beau… Donc j’ai voulu allonger l’abat-jour, l’agrandir en tirant un peu sur les côtés… Les rubans et les élastiques que j’avais choisis ont vrillé avec la tension. C’est devenu la suspension « Vertigo » que l’on connait, éditée quelques années plus tard par la Petite Friture.

“ Les designers sont nombreux et il y a peu de place ”

Vous avez aussi fait une incursion dans le spectacle vivant aux côtés du chorégraphe Angelin Preljocaj qui s’est répétée par la suite. Quels souvenirs gardez-vous de cette première fois ?

Angelin Preljocaj ne me connaissait pas. Il avait lu un article à la suite de mon exposition à la Villa Noailles. A l’époque, je présentais un projet qui s’appelait « Funambule » et lui cherchait un designer pour créer la scénographie du Funambule de Jean Genet. Je sortais de l’école, je n’avais aucune confiance en moi… C’est bien plus tard que j’ai su qu’il m’avait choisie pour mon énergie. Comme je suis joyeuse et très combative, je ne renonce pas et c’est ce qui lui a plu . J’ai appris énormément de cette expérience que ce soit sur la lumière, l’espace, la temporalité d’un spectacle, la mise en scène… Il n’y a pas plus excitant que le spectacle vivant, et en même temps rien n’est plus difficile que la scène. Cette recherche d’équilibre face à autant d’incertitudes et sous d’énormes contraintes. Donc, quand ça fonctionne c’est fort.

On voit certains designers ouvrir actuellement leur propre show-room et éditer eux-mêmes leurs collections de mobilier. Il y a aussi cette nouvelle génération de créateurs qui se fait connaître et commercialise en direct grâce à Instagram. Qu’est-ce que cette convergence de mouvements vers l’autoédition révèle selon vous ?

Dès lors que l’on dépend d’un éditeur, c’est complexe. Parce que le processus d’édition est très long, parfois frustrant. Les designers sont nombreux et il y a peu de place. Je suis comme toute le monde : j’ai beaucoup de mal à faire éditer mes objets. Je suis facilement en compétition. Et pourtant, je sais bien sûr que c’est beaucoup plus facile pour moi que pour d’autres… Ce retour à une forme d’artisanat montre que l’on accepte de nouveau l’imperfection. Comme si le balancier avait penché très fort d’un côté, c’est à dire vers la perfection de l’objet industriel, après avoir basculé fortement de l’autre côté , avant que l’industriel n’apparaisse. Aujourd’hui, il nous faut trouver l’équilibre entre ces deux processus. Parce qu’on n’arrivera jamais à créer un design abordable avec des objets faits à la main.

“ Les designers ont toujours été en première ligne sur la question écologique ”

Qu’est-ce qui vous plait dans l’expérience artisanale ?

Je prends un grand plaisir à travailler avec des artisans, en créant des vases par exemple, ou en réalisant des décors de théâtre. J’aime l’idée de trouver des défauts, des irrégularités. J’ai été longtemps partisane de l’asymétrie qui donne beaucoup de vie aux objets, mais mon métier de designer m’oblige à la perfection. C’est chez moi, à la maison, que je trouve ma part de liberté et que je retrouve l’esprit de la « bidouille », en faisant de la céramique par exemple.

En quelques années nous avons vécu des changements sociétaux majeurs (pandémie, crise écologique, puissance des réseaux sociaux…) Cette actualité influence-t-elle votre travail de recherche et de création ?

Les designers ont toujours été en première ligne sur la question écologique. Durant des années, j’ai eu le sentiment de ne pas être écoutée sur ce sujet mais le contexte actuel fait que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Quand je créé un objet, mon premier réflexe est de chercher comment optimiser pour ne pas avoir de chutes. Il m’est aussi arrivé de refuser des collaborations parce que les objets devaient être faits avec certains types matériaux comme le plastique. Enfin, je fais souvent de « l’upcycling », sans nécessairement communiquer dessus. Donc, je suis déjà dans ces problématiques sans pour autant être dans un esprit de punition. Quand on adopte ce type démarche il est important d’essayer de faire des objets encore plus beaux. Je ne dis pas que j’y arrive tout le temps, mais il faut essayer. Être encore meilleur dans ces nouvelles façons de faire. L’autre chose qui a beaucoup changé est notre rapport au déplacement : avant on s’envolait à l’autre bout du monde pour une réunion d’une heure ou pour voir un prototype. Aujourd’hui, on a compris que ce n’était pas la bonne méthode. C’est mieux, et de fait on regarde le monde différemment.

“ La délicatesse, c’est un mot que j’aime beaucoup et que j’essaie d’insuffler dans mon travail ”

Cette époque plutôt pesante impacte-t-elle votre processus créatif ?

Je suis quelqu’un de profondément joyeux. Evidemment, je suis inquiète pour mes enfants, pour l’avenir… Mais je ne vais pas vous mentir : il y a toujours quelque chose en moi qui ne peut pas s’empêcher d’avancer de façon positive. Ce n’est pas de l’optimisme par inconscience, mes études m’ont mené à avoir une conscience géopolitique. En même temps j’ai envie de transmettre de la lumière, celle que j’ai en moi, car, d’une certaine manière, c’est mon job ! On essaie tous de faire ce dans quoi on n’est pas mauvais. J’essaie d’apporter de la lumière et de l’intelligence dans les objets, de les rendre plus légers, plus logiques, plus abordables.

Vous serez bientôt reçue à l’Institut Français de Milan pour une exposition carte blanche. Quel est son parti pris ?

L’exposition s’appelle « Surprise party ». La sélection d’objets est un manifeste de joie, de poésie et de délicatesse. La délicatesse c’est un mot que j’aime beaucoup et que j’essaie d’insuffler dans mon travail. Il faut imaginer un espace avec des objets blancs et des vitres colorées. La lumière va donc venir colorer les objets en filtrant à travers les vitres, et en se reflétant aussi sur une boule à facettes animée d’un mouvement extrêmement lent, presque impalpable. C’est donc une mise en scène délicate et joyeuse. Une exposition pleine de promesses aussi puisque seront présentés des projets à venir et des dessins en cours. Je m’amuse ! J’aime tellement le spectacle. J’ai un vrai plaisir à embarquer les autres dans une histoire et un univers. Avec peu de choses… Ici une boule à facette et de la lumière.

 

Photo ©CharlotteRobin

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