Les coups de cœur de Marion Motin : d’Alberto Giacometti à son village natal en Normandie
Entre Giacometti, les architectures organiques, les nuits de Marrakech et les grandes marées de la Manche, la chorégraphe Marion Motin dévoile paysages, œuvres et sensations qui nourrissent sa création et son imaginaire grand format !
©Julia Grandperret
Danseuse, chorégraphe et metteuse en scène française, Marion Motin s’est imposée comme l’une des figures majeures de la création chorégraphique contemporaine. Elle a d’abord été danseuse, notamment auprès d’Angelin Preljocaj, avant de rejoindre Madonna sur la tournée MDNA en 2012. Elle est ensuite devenue la chorégraphe de nombreux artistes internationaux, parmi lesquels Stromae, Christine and the Queens, Angèle, Dua Lipa ou encore Catherine Ringer. Ses créations personnelles, comme « Narcisse » ou « Les Affamés », sont présentées sur les grandes scènes françaises et interrogent des thèmes de société tels que l’image de soi, les réseaux sociaux ou les fractures sociales. Ses spectacles mêlent danse, musique, théâtre et narration, dans une écriture nourrie par le hip-hop, le cinéma et la culture populaire. Reliée aux éléments, portées par une énergie communicative et une esthétique sensuelle, Marion Motin nous confie ses inspirations du moment. Le portrait d’une artiste au sommet de sa créativité. Suivons-là !
1/ Un « Homme qui marche » d’Alberto Giacometti
« Ma première rencontre avec un « Homme qui marche » de Giacometti remonte à mon enfance, à la Fondation Maeght, près de Saint-Paul-de-Vence. J’étais petite et, à l’époque, je n’aimais pas vraiment aller au musée. Mes parents insistaient, et ils ont eu raison. Je me suis retrouvée nez à nez avec cette sculpture. Un choc visuel qui ne m’a jamais quittée. Giacometti fait partie de mon ADN. Une véritable madeleine de Proust. Je me souviens autant des sensations que de l’œuvre elle-même : la lumière, les pins, la nature tout autour, les senteurs de la Provence. Tout s’est imprimé en moi. Quand je regarde cette sculpture, je n’y vois pas seulement un homme en mouvement. J’ai l’impression de voir apparaître un peuple, comme s’il surgissait de la forêt ou de la montagne pour venir nous transmettre quelque chose d’essentiel. Il avance vers nous, ou vers l’horizon, avec un message venu d’un autre temps. Une mémoire qu’il ne faudrait surtout pas oublier si l’on veut continuer à prendre soin du monde. C’est aussi pour cela que je crois profondément au pouvoir de l’art. C’est une forme de résistance. Il nous maintient en éveil, nous relie les uns aux autres et nous invite à porter un autre regard sur le monde. Lorsqu’une œuvre est sincère, elle transmet bien plus qu’une idée : elle fait circuler une émotion, une vision. C’est une forme de communication invisible, et c’est profondément magique. »
2/ Valentine Schlegel, Casa Lagomar …
« Je suis fascinée par les architectures organiques aux formes arrondies, enduites de chaux, comme celles que l’on trouve à Lanzarote, à Ibiza, en Grèce ou encore en Afrique du Nord avec le tadelakt. Je pourrais les regarder pendant des heures. Il y a dans ces volumes quelque chose de profondément apaisant. Leur douceur me rassure, me sécurise. Cette attirance est si forte que je l’ai fait entrer chez moi. En Normandie, j’ai refait tous les murs à la chaux et créé des arrondis. Ce qui m’inspire avant tout, c’est le caractère organique de ces architectures. Je pourrais passer des journées entières à feuilleter des livres consacrés à ces maisons, qu’elles soient au Mexique, à Ibiza ou en Grèce. Je pense aussi au travail de la sculptrice et céramiste Valentine Schlegel. Avec ses cheminées en plâtre, elle redessine complètement les espaces intérieurs. Je trouve cela à la fois lumineux, parce que tout est blanc, mais aussi incroyablement libre et audacieux. C’est la même sensation que j’éprouve devant la Casa Lagomar, à Lanzarote, cette maison creusée dans la roche où a vécu Omar Sharif. Pour moi, ce sont de véritables œuvres d’art. Elles pourraient être des décors de théâtre ou de cinéma. Et pourtant, on y vit. Elles font immédiatement appel à l’imaginaire.»

©Julia Grandperret
Mon rêve serait d’ailleurs de créer un décor de spectacle dans un lieu comme celui-là. Ce qui me touche avant tout, c’est qu’il y a quelque chose de vivant. C’est une architecture qui naît de la terre. Les formes s’adaptent au lieu avant de s’y imposer. Même les habitats troglodytiques donnent cette impression : celle d’une présence élégante qui s’inscrit naturellement dans le paysage. »
3/ Le rêve des cactus
« S’il y a une famille de plantes qui me fait immédiatement rêver, ce sont les cactus. Dès que je les vois, j’ai l’impression d’être dans un film, quelque part entre l’Arizona, le Mexique ou l’Amérique du Sud. Je pense au film « Arizona Dream » d’Emir Kusturica. Et je retrouve cette sensation d’être transportée dans un décor de cinéma. Mon imaginaire voyage instantanément. Je peux être au Maroc, en Espagne, dans le sud de la France… ou en Corse, où ils sont partout et où je les trouve magnifiques. Ce que j’aime chez les cactus, c’est qu’ils sont à la fois vivants, organiques et profondément architecturaux. Ils ont quelque chose de sculptural, de graphique. Ce sont presque des œuvres d’art que l’on peut faire entrer dans un jardin ou dans une maison. Et puis ils racontent aussi notre époque. J’en plante beaucoup chez moi, en Normandie. Il y a quelques années, cela aurait semblé incongru. Aujourd’hui, avec le manque d’eau, je sais qu’ils s’y plairont. Finalement, cela rejoint tout ce qui m’inspire dans les paysages et les architectures d’Afrique du Nord, et particulièrement de Marrakech ou du Maroc. Je trouve cette esthétique infiniment inspirante. Il y a les formes, bien sûr, mais aussi les odeurs. Tout cet univers me nourrit et me fait voyager. »
4/ Le goût de la nuit
« La nuit est sans doute le moment de la journée qui m’inspire le plus. J’adore arriver, par exemple, à Marrakech une fois le soleil couché. L’air est encore chaud, mais il se mêle aux odeurs d’épices, de cuisine. C’est un parfum particulier, charnel. Tout donne envie de rester dehors, de discuter, de prolonger la soirée. Les nuits chaudes me procurent un immense sentiment de liberté. Je trouve cet univers profondément sensuel. Après la chaleur de la rue, il y a la fraîcheur des maisons. Les volets sont fermés, les fenêtres ouvertes. On est dans la pénombre, à l’abri de la chaleur, tout en sachant que, dehors, la lumière, les bruits et la vie continuent. Cette sensation d’être protégé sans être enfermé, je la trouve incroyablement séduisante. Il y a là, encore une fois, une forme de liberté. Si ces souvenirs me marquent autant, c’est parce que je suis quelqu’un de profondément sensoriel. Les odeurs, les couleurs, les sons, les matières comptent énormément pour moi. Je suis très sensible à ce que je vois, à ce que je sens, mais aussi à ce que j’entends. On pourrait croire que ces sensations sont éloignées de mon métier de chorégraphe. En réalité, elles en sont la matière première.

©Benoite Fanton pour le spectacle « Narcisse »
La chorégraphie n’est qu’un outil pour raconter une histoire. Mes créations naissent toujours d’un état émotionnel. Je construis des parcours émotionnels. Avant de créer un mouvement, j’ai besoin de savoir ce que je raconte, dans quel état intérieur je suis, ce que je ressens. Est-ce une histoire de jour ou de nuit ? D’été ou d’hiver ? C’est de cette matière sensible que naissent ensuite mes chorégraphies. Cette sensation de refuge irrigue aussi « Les Affamés », le spectacle que j’ai créé en mai dernier au Théâtre du Châtelet. J’y raconte mes peurs face à notre époque à travers une scénographie brutaliste en acier, que vient adoucir une baignoire fumante : pour moi, la chaleur d’un bain est devenue le symbole d’un luxe fragile, celui d’un monde dont j’ai parfois peur qu’il disparaisse. »
5/ Le rythme des marées
« Je suis née à Coutainville, dans la Manche (à l’extrémité nord de la baie du Mont Saint-Michel). Depuis toute petite, la baie est mon paysage intérieur. Dès que j’y retourne, je me ressource presque instantanément. Mon jardin, la plage, ces immenses étendues où l’horizon semble ne jamais finir… Tout cela me remet à ma place. Face aux grandes marées, au vent, à la pleine lune, je me sens infiniment petite. Et pourtant, paradoxalement, je me sens pleinement reliée à tout ce qui m’entoure, comme un atome faisant partie d’un ensemble beaucoup plus vaste. Cela rend humble. À marée basse, la baie ressemble parfois à une autre planète. Une immensité minérale et humide qui me fait penser aux paysages du film « Interstellar » ou à Mars. Mais cet espace demande aussi de l’attention. Les marées remontent vite, il faut lire le paysage, comprendre où est le soleil, savoir si la mer monte ou descend, choisir son chemin, respecter les animaux, contourner les moutons, observer les oiseaux. Cette intelligence du vivant me paraît essentielle. Aujourd’hui, nous nous déconnectons trop souvent de notre environnement. Là-bas, on ne peut pas. Il faut apprendre à composer avec lui, et je trouve cela profondément apaisant.

©Jasmine Bannister pour le spectacle « Narcisse »
Je crois que cette relation à la baie façonne aussi ma manière de penser la danse. Rien n’y est jamais immobile. Les marées transforment sans cesse le paysage, comme nos émotions nous traversent en permanence. Pour moi, la danse n’est pas une succession de belles postures. C’est l’expression d’un mouvement intérieur. Nous sommes constamment traversés par des marées, des tempêtes, des accalmies, des pleines lunes. Je retrouve dans mon corps les rythmes que j’observe dans la nature. Il y a aussi une question de rythme. Je suis quelqu’un de très actif, presque hyperactif, et j’essaie souvent d’apprivoiser cette énergie. Il y a des moments où tout vibre très fort en moi, puis d’autres où, comme la mer à marée basse, je retrouve enfin le calme. J’aime cette alternance. Elle me rappelle que rien n’est figé, ni dans le paysage, ni en nous. »
@marionmotin sur Instagram
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