Pourquoi il faut voir la collection d’Elton John au Jeu de Paume
Au Jeu de Paume, la collection exceptionnelle de la star british est l’exposition photo à voir cet été. Autant le récit d’une vie qu’une histoire de la photographie contemporaine. Son parcours à découvrir en quatre images.
« Dakota hair », 2004. © Ryan McGinley
Cet été, Paris se donne des airs de capitale mondiale de la photographie. Trois grandes collections investissent simultanément la Maison Européenne de la Photographie (collection Neuflize OBC), Le BAL (collection du Wilson Centre for Photography) et le Jeu de Paume, où près de 200 œuvres issues de la collection d’Elton John et David Furnish sont dévoilées. Toutes trois méritent le détour. Mais c’est cette dernière qui touche le plus. Parce qu’elle est moins le portrait d’un collectionneur que celui d’un homme qui, au sortir de sa désintoxication en 1991, a trouvé dans la photographie un nouvel ancrage. Parce qu’elle rassemble, avec une liberté rare, icônes de la mode, portraits, récits de l’émancipation homosexuelle et images de l’actualité. Et parce qu’au fil de ces accrochages se dessine bien davantage qu’une collection : une histoire sensible de la photographie contemporaine, où chaque image semble avoir été choisie autant avec le cœur qu’avec l’œil.
1/ « Robe Versace (vue de dos), El Mirage, Californie » de Herb Ritts (1990)

© Herb Ritts Foundation, courtesy Fahey Klein Gallery, Los Angeles
Difficile d’imaginer qu’une des plus importantes collections privées de photographie au monde soit née d’une renaissance personnelle. C’est pourtant l’histoire que raconte cette exposition au Jeu de Paume, « Fragile Beauté », réunissant près de 200 œuvres choisies parmi les quelque 7 000 photographies d’Elton John et de son mari David Furnish. Le parcours, conçu par Duncan Forbes, prolonge « The Radical Eye », présentée à la Tate Modern en 2007 : après les images de 1920 à 1950, place cette fois à la photographie de 1950 à nos jours, dans une sélection volontairement plus resserrée, « smaller but better », selon son commissaire. Tout commence en 1991, en France. Quelques mois après sa désintoxication à l’alcool et à la cocaïne, Elton John acquiert ses trois premières photographies. Ces premières acquisitions viennent du monde de la mode qui couvre jusqu’à aujourd’hui une part importante de la collection, avec, par exemple, les emblématiques clichés d’Herb Ritts. Cette passion naissante remplacera peu à peu l’addiction... Guidé par des galeristes et des spécialistes, Elton John construit, avec David Furnish, une collection d’une exigence exceptionnelle, où chaque tirage est recherché dans son état le plus parfait et chaque cadre pensé sur mesure pour dialoguer avec l’œuvre. L’exposition en restitue l’esprit. Les photographies ont été décrochées des murs de leurs maisons, où elles remplacent jusqu’au papier peint, pour être présentées dans une lumière volontairement tamisée, autant pour préserver les tirages que pour recréer cette atmosphère domestique. Au fil du parcours se dessine une vaste histoire de la photographie contemporaine, traversée par un même fil rouge : les représentations du corps.
2/ « Sans titre, 368, Fire Island Pines » de Tom Bianchi (1975-1983)

Courtesy of Fahey Klein Gallery, Los Angeles. © Tom Bianchi.
L’un des fils rouges de l’exposition est la manière dont la photographie accompagne l’émancipation de la communauté homosexuelle. Son commissaire Duncan Forbes oppose ainsi les images « d’avant » Stonewall, du nom du bar gay new-yorkais, où les corps apparaissent seuls, souvent enfermés dans des intérieurs, à celles de l’après-1969, lorsque les émeutes de Stonewall marquent le début de la Gay Liberation. Peu à peu, l’individu cède la place au collectif. Cette évolution culmine notamment dans les photographies de Tom Bianchi réalisées à Fire Island, île située au large de New York devenue, dans les années 1970 et 1980, un refuge pour cette communauté. Ses images, baignées de lumière, montrent des amis, des couples, des corps qui s’affichent sans se cacher. Plus qu’un lieu de villégiature, Fire Island apparaît comme un espace de liberté où se construit une famille choisie et où l’homosexualité cesse d’être clandestine pour devenir une identité pleinement assumée. Les œuvres de Robert Mapplethorpe, Nan Goldin ou Gilbert & George prolongent ce récit. La photographie va ainsi participer à la visibilité de la communauté gay américaine et à son affirmation dans l’espace public.
3/ « Ike Cole, 38 ans ; Los Angeles, California : $25 » de Philip-Lorca diCorcia (1990-1992, chromogenic print)

© Philip-Lorca diCorcia Courtesy de l’artiste et David Zwirner
À rebours des clichés glamour associés à Hollywood, Philip-Lorca diCorcia explore son envers avec sa célèbre série « Hustlers ». Grâce à une bourse de l’État américain, le photographe rencontre et rémunère des travailleurs du sexe de Los Angeles avant de les mettre en scène dans des images d’une esthétique très cinématographique. Chaque photographie est accompagnée de quelques informations factuelles (nom, âge, ville d’origine et prix de la passe) qui rappellent la réalité sociale derrière la sophistication visuelle. En confrontant l’imaginaire hollywoodien à ceux que la société préfère invisibiliser, diCorcia révèle une autre Amérique, où la frontière entre fiction et documentaire devient aussi trouble que celle entre célébrité et marginalité.
4/ « In the Path of Fire » de Ethan Swope (2025)

© Associated Press/Alamy/Ethan Swope
Plus surprenante est la place accordée au photojournalisme. Elton John et David Furnish collectionnent aussi des images d’actualité, des marches pour les droits civiques aux États-Unis aux conflits en Ukraine, à Gaza ou en Syrie, en passant par les incendies, les manifestations après la mort de George Floyd ou l’assaut du Capitole. Leur démarche est singulière : lorsqu’une photographie de presse les bouleverse, repérée au fil de leur lecture quotidienne de l’actualité, ils contactent son auteur afin d’en acquérir un tirage. Contrairement aux autres œuvres de leur collection, ces images ne sont pas accrochées dans leurs maisons. Elles sont conservées comme des archives, avec la conviction qu’elles constituent une mémoire indispensable de notre époque. Pour le couple, collectionner ces photographies revient à préserver les traces des grands bouleversements du monde afin que les générations futures puissent comprendre, à travers elles, l’histoire en train de s’écrire.
« Fragile Beauté. Photographies de la collection de Sir Elton John et David Furnish », jusqu’au 24 septembre, jeudepaume.org
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