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Comment les artistes contemporains s’approprient le Grand Paris

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Photo Poush Aubervilliers - (c) Romain Darnaud

Paris redore son image auprès des artistes français et internationaux avec l’ouverture de ces nouveaux lieux de création offrant, comme à Berlin, des espaces de travail moins onéreux. La French Touch a visité deux de ces pépinières installées au Nord de la capitale. Suivez le guide !

Des pépinières de jeunes artistes d’un nouveau genre fleurissent aux quatre coins du Grand Paris. Elles s’appellent la Fondation Fiminco à Romainville, les Ateliers Médicis à Clichy-sous-Bois, les Chambres à Aubervilliers, ou encore Poush et Artagon Pantin… Une véritable aubaine, surtout en ces temps chahutés, pour les jeunes artistes qui trouvent, sur place, des ateliers à loyers modérés (entre 10 € et 15 € le mètre carré, ndlr). À cela s’ajoutent : une communauté artistique stimulante, un accompagnement dans leurs pratiques ainsi qu’une promesse de visibilité sur le marché grâce à des rendez-vous réguliers avec ceux qui font le monde de l’art, collectionneurs, mécènes, commissaires d’exposition. De quoi contribuer également à asseoir la réputation de la capitale française comme vitrine internationale de l’art contemporain, et à l’échelle locale, à créer du lien dans des quartiers moins favorisés.

« Quand Poush a ouvert, cette formule était totalement inédite pour Paris ! »

Après deux années passées à la lisière entre Paris et Clichy, dans un ancien immeuble de bureaux datant des années 70, l’une des plus connues de ces pépinières a investi, il y a un an, l’un des anciens sites industriels d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Cap sur le nord de la petite couronne parisienne, à la rencontre des résidents de Poush où quelque 250 artistes français et internationaux, d’une moyenne d’âge de 35 ans, sélectionnés sur dossier (avec liste d’attente !) ont pu poser matériel, toiles, appareils photo, maquettes, pinceaux… Parmi eux des étudiants, tout comme des artistes déjà lancés dans le circuit à l’instar de Dhewadi Hadjab, Rayan Yasmineh ou Daniel Otero Torres. À quelques minutes de marche de la bouche de métro, sur l’avenue Jean Jaurès, le lieu est l’ancienne adresse de la parfumerie L.T. Pivers, mise à disposition pour une durée de deux ans par la Société de la Tour Eiffel. Derrière les hauts murs de l’enceinte, on découvre un dédale de douze bâtiments de briques et d’acier convertis en ateliers d’art, après avoir accueilli pendant quelques temps un data center. Des plasticiens, des designers, des danseurs, des performers ou encore des photographes comme la franco-algérienne Maya-Inès Touam, heureuse de pouvoir profiter avec deux autres artistes femmes d’un plateau de 200m2 convertible en studio de shooting et même en « showroom. »

Si les résidents qui peuplent désormais la manufacture, en lieu et place des 1 500 ouvriers qui à l’époque fabriquaient cosmétiques et savons, ont radicalement changé l’esprit des lieux, le rythme lui ne semble pas avoir fléchi. Journées portes ouvertes, succession de « solo shows », expositions collectives dans l’immense salle d’exposition de 2 000 m2, visites de professionnels du marché de l’art, ateliers de formation autant sur les aspects administratifs (droits, contrats, fiscalité) que sur le plan artistique et technique… Ça crée, ça phosphore, ça échange… Une véritable ruche animée par la volonté de soutenir la liberté de création, notamment en libérant les artistes de la pression foncière. « On est nombreux à Paris à avoir besoin d’un espace de travail, témoigne cette plasticienne « Poushiste » de la première heure. Quand Poush a ouvert, cette formule était totalement inédite pour Paris ! ».
Ni squat, ni Cité internationale des arts, ni résidence LVMH métiers d’art… Un modèle hybride dont tous les acteurs du secteur , et même au-delà, saluent l’utilité. « L’occupation par des artistes d’un site industriel comme celui-ci invite à une nouvelle lecture des espaces qui peut être inspirante pour les foncières qui les gèrent ! », argumente le directeur artistique de Poush, Yvannoé Kruger, présent depuis le début de l’aventure. Et d’aucuns de citer Berlin en ville référence, avec l’exemple du Kunstraum, énorme hub artistique du quartier intramuros de Kreuzberg.

« On a été en quelque sorte aidé par le confinement »

À l’origine de cette impulsion provoquée par l’émergence de ces nouveaux lieux, on trouve, dans le cas de Poush, l’agence Manifesto spécialisée, entre autres, dans la reconversion provisoire, à des fins artistiques, de ce type de bâtiments inoccupés. Le mouvement fut lancé en 2018 par l’équipe fondatrice, Laure Confavreux-Colliex et Hervé Digne, avec l’ouverture de l’Orfèvrerie, un premier site à Saint-Denis en forme de galop d’essai. Mais c’est l’étape suivante, dans l’immeuble de Clichy, qui fut tout à fait décisive pour que Poush soit reconnu des institutions , collectionneurs, experts de l’art, médias… « On a été en quelque sorte aidé par le confinement », poursuit Yvannoé Kruger. « Alors que les centres d’art ont mis un an à rouvrir, nous avons pu faire visiter nos ateliers, dès la levée du confinement, par des professionnels très heureux de pouvoir retrouver les artistes et découvrir leurs œuvres produites pendant les confinements successifs ». Depuis, Poush s’est doté d’un conseil d’administration au rang duquel figurent quelques grands noms du milieu, de Guillaume Désanges (directeur du Palais de Tokyo) à Rebecca Lamarche-Vadel (Lafayette Anticipations) ou encore Paula Aisemberg de la Bourse Révélations Emerige. « Des personnalités mais aussi des esprits garants d’une certaine idée de l’art », termine-t-il.
Un eldorado à en croire les artistes croisés sur place qui ont rapidement pris leurs aises dans ces vastes ateliers dotés d’une hauteur de plafond inespérée pour Paris . « Ici, on respire ! », lâche l’un d’entre eux ! Sans jamais toutefois oublier la date butoir. Parce qu’à moins d’un renouvellement du bail temporaire, en février 2024 il faudra de nouveau plier bagage !

Dans la famille des lieux artistiques éphémères du Grand Paris, Artagon (prononcer Artagonne) mérite aussi le détour. Installé à l’orée du quartier des Quatre-Chemins , non loin de Poush, mais sur la commune de Pantin, le site qui a ouvert dans un ancien collège montre, neuf mois après son ouverture, toute sa spécificité. Cinquante résidents d’une moyenne d’âge de 24 ans occupent les lieux depuis septembre 2022, et ce pour dix-huit mois. Des jeunes artistes mais pas que… Journalistes, architectes, paysagistes et autres porteurs et porteuses de projet… Tous sélectionnés sur dossier pour faire partie de cette première promotion. « L’accompagnement de ces jeunes est au cœur de notre démarche d’Artagon Pantin », explique Jeanne Turpault, responsable du site. « Et c’est un accompagnement quotidien, qui va de la relecture de dossier à l’aide à la réalisation d’un budget, ou encore un point de vue curatorial sur une exposition à venir. Sans oublier le programme de formation de 500 à 700 heures organisés en collaboration avec une cinquantaine de professionnels, des dîners de résidents, des visites d’ateliers par des professionnels – mais non obligatoires pour les résidents -, et des rencontres publiques qui réunissent le public une fois par mois autour de personnalités. Il faut nous voir comme une boite à outils ! »

« On a un fort désir d’ancrage sur le territoire qui se matérialise par une série d’actions artistiques et culturelles »

La veille au soir, c’était justement au tour de l’artiste Clément Cogitore – Prix Marcel Duchamp 2018 – de venir présenter son dernier film, dans l’agora du collège, devant un auditoire de deux cents personnes. Dans ce bâtiment principal au look très seventies, on trouve des studios équipés, ici d’un matériel de son et d’une cabine d’enregistrement, là d’un atelier métal. Des éléments mis à la disposition des résidents. Porté par Anna Labouze et Keimis Henni, fondateurs et directeurs d’Artagon et directeurs du centre de création des Magasins Généraux à Pantin, le projet a d’abord vu le jour à Marseille, avec un premier site dans une ancienne usine Pernod Ricard du quartier de Sainte-Marthe. Inspiré par la Rijksakademie à Amsterdam ou encore l’Open School East à Londres, Artagon Pantin entend se démarquer des autres pépinières parisiennes, par le profil de ses résidents, jeunes et émergents, et par l’intensité du suivi : « Dans cette première promotion nous n’avons aucun artiste déjà installé. L’objectif de ces 18 mois réside dans leur professionnalisation », insiste Jeanne Turpault. Le centre se donne également une autre mission : son ouverture aux habitants du quartier.

Dans l’enceinte de l’ancien collège, un restaurant mené par des cheffes femmes au sein de l’association « Pas si loin », une aire de jeux pour les enfants avec du mobilier urbain aménagé dans les arbres, un terrain de pétanque et la ludothèque municipale convient quotidiennement les habitants à venir fréquenter les résidents d’Artagon. « On a un fort désir d’ancrage sur le territoire qui se matérialise par une série d’actions artistiques et culturelles, lesquelles n’ont rien d’antonymiques avec notre mission de soutien de la scène artistique émergente, bien au contraire ! Artagon n’est pas un lieu fermé ni un espace d’art incompréhensible pour le public. Nous portons, dans ce quartier des Quatre Chemins, quasiment une mission de service public », conclut la responsable d’Artagon Pantin, pointant du doigt le fait que l’annexion de la première, deuxième, voire troisième ceinture parisienne, par ces nouvelles pépinières, ne pourrait se faire sans réflexion et actions d’intégration.

Si Paris se rêve en capitale internationale des arts, le Grand Paris lui n’est qu’au début de sa grande transformation… Un phénomène dont les enjeux sont indissociables de la logique de cette conquête de territoire par ces acteurs du monde de l’art . À New York ou à Londres, les anciennes friches industrielles sont déjà depuis belle lurette des lieux d’intense gentrification, au mètre carré devenu inaccessible pour les artistes.

Photo Poush Aubervilliers – (c) Romain Darnaud

 

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