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Julia Gragnon : « La récompense est de voir les gens heureux ! »

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ANDREW BIRKIN 1969 JANE SERGE OXFORD SUNSET LAGALINSTANT

La disparition de Jane Birkin, le 16 juillet dernier, a intensifié le phénomène : pas une journée, en effet, sans que défilent, sur nos écrans de téléphone, l’une de ces photos « vintage » au glamour puissant à la gloire des légendes du siècle dernier. Rencontrée quelques jours avant la disparition de l’icône française, la jeune fondatrice de la Galerie de l’instant, experte en photographie de célébrités des années 60 à 80, évoque l’authenticité de ces clichés vintage qui nous fascinent.

Julia Gragnon a fondé l’une des galeries les plus singulières et attachantes du Paris de la photographie. Ouverte en 2008 dans le Marais, désormais installée aussi à Nice, la Galerie de l’Instant est devenue l’une des adresses incontournables de ceux qui aiment les belles images de célébrités. Pas n’importe qui s’affiche sur ses murs, comme le montre l’exposition en cours, « Catherine Deneuve : rive droit rive gauche », ouverte jusqu’au 1er octobre (également à l’hôtel Lutétia).

Depuis presque 20 ans, au 46 de la rue de Poitou, Julie Gragnon, dénicheuse de talent, dévoile la photographie qu’elle aime : celle des grands photographes du siècle dernier et des séries mythiques ayant contribué, des années 60 à la décennie 80, à la naissance de nos légendes préférées, de Steve McQueen aux Rolling Stones, de Romy Schneider à Madonna. Fascinée très jeune par la beauté des corps (une mère danseuse étoile) et par la magie de l’objectif (un père photographe à Paris Match), celle qui incarne définitivement une certaine idée de la photographie, toujours à l’affut de clichés rares, le plus souvent vintage, évoquant toujours un destin, nous reçoit dans son antre afin d’évoquer le métier qu’elle exerce, à l’ancienne, avec passion.

Plus sur la galerie lagaleriedelinstant.com
Serge Gainsbourg et Jane Birkin, Oxford, 1969 (©ANDREW BIRKIN – LA GALERIE DE L’INSTANT)

A l’heure des réseaux sociaux tout puissants, que penser de la réflexion du philosophe Walter Benjamin qui dit en substance : « La possibilité de reproduire en masse les images leur fait perdre leur force originelle, leur « aura » » ?

L’avènement des réseaux sociaux est évidemment un phénomène qui a contribué à la banalisation et au galvaudage de la photographie. Mais je crois aussi beaucoup dans les vertus de l’information et de l’éducation. L’œil a besoin d’être éduqué, et c’est pour cette raison que j’aime aller à la rencontre des visiteurs de ma galerie, afin d’expliquer, par exemple, quelle est la différence entre une photo montrée sur un écran de smartphone et un tirage photo. Cette reproduction en masse a aussi l’avantage de démocratiser la photographie, de la rendre accessible. Les réseaux sociaux m’ont aidée à rentrer en contact avec nombre d’artistes ! Par exemple, notre exposition sur Frida Kahlo a pu se faire uniquement parce qu’un jour j’ai posté sur Instagram une photographie d’elle par Lucienne Bloch, en taguant celle-ci. C’est ainsi que sa petite fille m’a contactée et que l’idée d’une expo est née. Un hasard extraordinaire. Et ce n’est pas l’unique fois. Les réseaux ont un impact sur le métier de galeriste. Lorsque je poste une photo vintage sur le compte de la galerie, Il arrive que le lendemain elle soit déjà vendue ! Mon but n’a jamais été de vendre… La plupart des photos que j’expose ne sont pas sur le site internet de la galerie. La démarche du visiteur et son intérêt sont essentiels. Au cœur de mon métier, il y a le partage.

Cette fascination pour ces photographies de célébrités des décennies 60 et 70, que dit-elle de notre époque ?

Prenons, par exemple, ce cliché vintage de Romy Schneider qu’a fait Giancarlo Botti, où elle apparait nue allongée. L’une de mes images préférées. Personne n’a commandité, ou même organisée, cette série, avec agent, maquilleur, assistant, etc… Non ! C’est Romy elle-même qui a demandé au photographe de faire cette série de nu. Cela dit tout d’un rapport à l’image, plus innocent, plus simple, plus naturel… La magie des photos des Rolling Stones de Dominique Tarlé, dans la Villa Nellcote, en 1971, c’est aussi ça ! L’histoire d’un photographe passionné de musique qui connait un peu les Stones, passe leur dire bonjour et finalement, au lieu de rester une journée, passera six mois à leurs côtés, devenant l’unique témoin au monde de leur vie à cette époque. Aujourd’hui ce ne serait plus possible, parce qu’il existe trop d’intermédiaires. Derrière tout cliché il existe un contrat bien ficelé et une stratégie. La spontanéité de cette époque ne peut plus advenir, or le naturel, la simplicité, et même la candeur, c’est tout ce qu’on aime… Encore un autre exemple : la dernière séance photo que Marilyn Monroe réalise en 1962 avec le photographe de mode Bert Stern. Tout est prévu et organisé pour que cette séance de mode pour le magazine Vogue soit une réussite. Mais devant l’objectif de Bert Stern, ce jour-là, Marilyn décide de se dévêtir… Personne ne l’y oblige… A cet instant précis il se passe quelque chose d’instinctif entre l’artiste et le photographe qui ne pourrait plus arriver de nos jours. Et c’est ça qui fascine, des plus âgés aux plus jeunes, des initiés aux amateurs.

Derrière chaque exposition se cache une foule d’anecdotes. Quelle sont celles qui restent gravées ?

Bien sûr la toute première exposition de la galerie : celle des photos de mon père photographe à Paris Match. Il avait immortalisé les plus grandes stars, Alfred Hitchcock, Marlene Dietrich, Steve McQueen, mais il en parlait très peu. Il avait la modestie des grands. Cette expo s’est imposée à moi le jour où j’ai découvert ses négatifs dans les archives de Match. Puis, en 2008, il y eut la première expo de Dominique Tarlé avec ses photos des Stones, de Led Zeppelin, des Who… J’avais pas du tout anticipé, à l’époque, la folie qu’allait généré, auprès du public, ces figures et thématiques. Et comme la galerie a une petite superficie, le public faisait la queue dehors pour voir l’expo… Aussi, celle sur Romy, avec cette fameuse image d’elle nue de Giancarlo Botti. Depuis mes 15 ans je rêvais de retrouver cette photo. Un jour je me décide d’appeler l’agence de photos qui représente Botti, Gamma, et on me répond alors que ce dernier est mort et qu’ils n’ont pas les droits. Je me résigne à laisser tomber. Et, puis, le hasard fait que je tombe sur un article de six pages sur cette série de Romy dans le magazine VSD, avec une interview du photographe bien vivant ! J’ai remonté la piste, trouvé le négatif de cette fameuse photo, et monter une expo autour. Il y aurait aussi beaucoup à dire de l’expos Steve McQueen et celle de Frida Kahlo qui a eu lieu pendant la crise du Covid… Finalement la récompense est de voir les gens heureux !

“ C’est tout ce qui m’intéresse dans le métier de galeriste : le « backstage », l’organisation ! ”

Qu’est ce qui fait qu’une exposition s’impose à vous ?

De la chance, des rencontres… Celle, par exemple, avec le fils de Kate Barry qui est l’une de mes photographes préférées. Je rêve vraiment de l’exposer. Son fils est venu le jour du vernissage de l’exposition d’Andrew Birkin (le frère de Jane) à l’hiver dernier… Donc l’exposition va finir par se faire ! J’attends toujours avec grande impatience l’instant où je vais enfin plonger dans les archives, à passer en revue tous les négatifs. C’est tout ce qui m’intéresse dans le métier de galeriste : le « backstage », l’organisation ! Avoir le nez dans les archives, prendre son temps pour sélectionner les photos qui feront l’exposition, faire les tests de tirage au laboratoire, s’en saisir comme si ces photos et le moment fugace qu’elles immortalisent m’appartenaient… Le même sentiment jubilatoire se joue lors de l’accrochage. C’est mon moment à moi, avant que l’exposition soit livrée au public.

Pourquoi exposez-vous peu la photographie contemporaine ?

Je n’ai rien contre ! Mais je peux vous raconter cette anecdote… En 2008, donc au début de l’histoire de la galerie, je me rends à Arles pour les Rencontres. Cette année-là reste une édition inoubliable du festival ! Parmi les expositions exceptionnelles à voir, il y avait celle du photographe sud-africain Pieter Hugo que je découvre alors. Il montrait sa série des hyènes. Introduite par l’une membre de l’équipe des Rencontres, je finis par le rencontrer et lui proposer une exposition chez moi. J’ignorais que Peter Hugo était déjà une star et qu’il travaillait déjà avec plein de galeries ! Sa réponse fut sans appel : « Je ne travaille qu’avec les galeries d’art contemporain ». Je comprends, dans sa réponse, au demeurant très aimable, qu’être exposé, à contrario, par une galerie de photographie lui ferait perdre un zéro sur le prix de vente de ses photos et tout ce qui va avec. Moins de prestige, moins d’espace, etc… Là j’ai soulevé l’une des failles de ce métier. Je suis ravie de pouvoir vendre cher des photos ! Mais cette mentalité, c’est tout ce que je n’ai pas. C’est d’une froideur et d’un cynisme que je déteste. La photographie contemporaine s’inscrit dans cet esprit-là, Et pour moi c’est un défaut.

Vous rentrez justement des Rencontres. Vos coups de cœur de cette édition ?

« Diane Arbus : Constellation » ne fait pas à proprement parler partie des « Rencontres de la photographie », puisqu’elle a lieu à la Fondation Luma, mais cette expo est géniale. J’ai adoré le parti pris de l’accrochage qui laisse un sentiment de fouillis. Pas d’ordre, pas de date, pas de thématique. On se prend en pleine face 450 photos fixées sur des barres de métal, et c’est une véritable émotion. Cette scénographie moderne m’enthousiasme ! J’aime vivre une expo de cette façon, déambuler librement, sans fil directeur.

« Saul Leiter : Assemblages » au Palais de l’Archevêché. Je ne connaissais de lui que le « cliché »…. Ses photos en couleur, les rues de New York… J’ai découvert, ici, du noir et blanc, des images tirées par lui, des photos intimistes, des nus, des photos peintes… Un régal. Aussi, je ne le connaissais pas physiquement, j’avais des idées préconçues. Un film documentaire montre tout l’inverse de cette figure étriquée que j’imaginais.

« Portraits – La collection Florence et Damien Bachelot » au Musée Réattu. Cette collection a été constituée depuis une vingtaine d’années. On y voit une centaine d’œuvres… Magique. Une collection dévoile l’âme du collectionneur. Et cette exposition donne envie de découvrir qui est derrière. Et puis ce musée est tellement beau !

 

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