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Les inspirations de Mathieu Lehanneur, designer de la torche olympique : de Neo Rauch à Loris Gréaud

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11 min

Mathieu Lehanneur © Maison&Objet

Mathieu Lehanneur © Maison&Objet

 

Du salon Maison&Objet aux Jeux Olympiques de Paris, de son nouvel espace de travail à Ivry-sur-Seine à New York où il a inauguré un nouveau show-room surplombant Central Park, Mathieu Lehanneur s’apprête à vivre une année intense. 2024 sera son année ! Collectionné par les musées et réputé dans les cercles d’initiés et de collectionneurs, son design s’offrira même le 26 juillet prochain une consécration mondiale avec l’arrivée très attendue à Paris de la flamme olympique portée par cette torche en acier recyclé qu’il a dessiné. Pris dans le tourbillon du succès ce designer accessible et sympathique n’en oublie pas pour autant l’impérieuse nécessité de se laisser traverser au quotidien par l’inspiration. Il nous confie celles du moment.

 

Il est le designer de la torche des Jeux olympiques et paralympiques de Paris. C’est lui aussi porte le titre ô combien convoité du designer de l’année attribué par le salon Maison&Objet. L’année 2024 est bien une consécration pour Mathieu Lehanneur, créateur à la croisée de l’art, du design, de la technologie, amateur des pas de côté. Né à Rochefort en 1974 dans une fratrie de sept frères et sœurs, celui qui fut nommé il y a plus de dix ans à la tête du centre de recherche de Huawei, le géant chinois des technologies grand public sait aussi se mettre au service des grandes causes, en créant par exemple un dispositif ludique (un pilulier interactif) améliorant l’ergonomie de médicaments ou encore un système de filtrage de l’air par les plantes pour aider à lutter contre la pollution. Un design au service du confort, du bien-être, du soin. Plusieurs de ses créations font partie des collections du Moma, à New York. Installé depuis peu avec ses équipes et ses outils à Ivry-Sur-Seine, dans un bâtiment autrefois occupé par EDF et rebaptisé sa « Factory », Mathieu Lehanneur a aussi inauguré récemment à Manhattan, où il entretient un réseau de collectionneurs passionnés, sa nouvelle galerie, dans un espace haut perché au-dessus de Central Park. Inverser les rapports de force, ouvrir les horizons, réinventer les codes, célébrer le vivant, réinventer notre relation aux objets, les desseins de son design semblent répondre pile poil à nos nécessités de l’époque.

 

Neo Rauch

Né dans l’ex-Allemagne de l’Est en 1960, l’artiste Neo Rauch compose des peintures mettant en scène personnages, nature et objets à l’apparence normale. Mais quand on regarde d’un peu plus près, rien n’est absolument normal dans ses peintures, autant les jeux de perspective que les jeux d’échelle, ou encore ce qui est en train de se produire. On assiste à une sorte d’ouverture vers un inconscient et un monde de rêves. Les scènes extérieures convoquent des choses absolument intimes et inconscientes. Neo Rauch a créé une œuvre énigmatique et étrange qui lui vaut aujourd’hui un succès international. Le Mo.Co. de Montpellier lui a consacré une rétrospective l’été dernier, la première en France malgré sa célébrité. On voit que le surréalisme l’a inspiré, mais lui en l’occurrence était aussi inspiré par les imageries communistes de l’époque. Je trouve dans son œuvre un puit sans fond d’inspiration vers l’inconscient et un concentré d’humanité à tous les niveaux. Il y a aussi une certaine violence. On sent des choses qui sont sur le point de se produire, des choses qui apparaissent, jamais dans la catastrophe, mais toujours au point de bascule. J’y vois aussi une allégorie de l’accès à l’information : ce télescopage d’informations en temps réel formant des successions de calques dans nos esprits. Dans la peinture de Neo Rauch on ressent cette capacité à superposer tous ces calques, des choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et qui n’étaient pas censées se rencontrer. Dans sa peinture se produit ce qui se produit dans nos esprits à tous, où tout se télescope sans qu’on soit forcément capables d’y trouver un sens. Un mix d’effroi, d’excitation, de familier à l’étrangeté, de choses qui sont liées aux rêves et à une pure réalité qui n’est pas toujours bucolique.

 

Le jaune

Nommé designer de l’année de Maison&Objet, j’ai réalisé une installation monochrome jaune. Le jaune est une couleur intense et vibrante qui exprime la radiance et un ailleurs vers lequel on voudrait s’enfuir. Elle possède aussi une dimension artificielle. Dans ce monde où l’on est plus certain d’être fasciné par l’artificiel (en référence aux matières artificielles, pétrochimiques et à la chimie de manière générale), cette notion d’artificiel renvoie de nos jours plutôt au solaire et à ce qui procure de l’énergie. Une couleur qui fait force aujourd’hui et me fait vibrer. Cette installation, qui était exposée mi-janvier à Maison&Objet, s’intitule « Outonomy ». Elle traite du survivalisme, ce mouvement posant la question d’une façon de vivre ou de survivre à un effondrement qu’il soit écologique, géopolitique, économique… Le survivalisme existe à des points très différents du globe, culturellement différents, et prend des formes différentes. Par exemple il y a cette façon paranoïaque aux États-Unis de se constituer des réserves, construire des bunkers et s’équiper d’armes. Mais il existe, à d’autres endroits de la planète, un survivalisme plus poétique, plus doux. Cette installation se nourrit et s’inspire de cette approche survivaliste en nous interrogeant : si je devais me réinventer ailleurs, qu’est-ce que j’emmènerai ? A quoi suis-je prêt à renoncer ? Concrètement, on y voit une habitation sommaire alimentée par un système de production d’énergie par éolienne domestique. Un drone à l’hélium, pour consommer le moins d’énergie possible, permet aussi d’assurer un minimum de sécurité. On y trouve également de quoi se nourrir, de faire du sport… Bref une sorte de kit de survie où tout est absolument jaune, d’un jaune énergisant, vibrant, peut être effrayant, à la fois porteur d’espoir mais non dénué d’un côté post apocalyptique. On est dans une proposition qui assume son côté fictionnel, et qui va poser la question à chaque visiteur : « est-ce que vous êtes prêt ? ». Moi je ne sais pas si je suis encore prêt, mais l’idée fait son chemin.

 

Le volley-ball

Nous consommons du tennis à tout va, du foot, du rugby… Mais il existe un sport dont tout le monde se fiche, alors que c’est peut-être le plus beau : le volley-ball. Je me suis donné comme mission de le défendre. Ce sport est passé beaucoup trop à côté de ce qu’il mérite. C’est une discipline collective, touchée par la grâce, à la fois très physique et où personne ne se touche vraiment, spectaculaire enfin. Je vous mets bien au défi de pouvoir me citer un joueur de volley-ball de l’équipe de France ! Je prends la décision aujourd’hui de m’improviser ambassadeur du volley-ball en France. Je le pratiquais quand j’avais 15 ans.

 

Richard Buckminster Fuller

Richard Buckminster Fuller (1895 – 1983) est une figure qui compte de plus en plus pour moi. Cet architecte américain était aussi penseur, ingénieur, philosophe, designer parfois. Il a créé des années quarante aux années soixante, pour finir professeur. Une figure importante pour moi par le fait qu’il n’a jamais véritablement choisi de discipline. Il a choisi plutôt de participer au monde dans lequel il vivait. Il est connu par exemple pour avoir inventé ces dômes géodésiques, constructions en coupole ou en fer, dont une existe à Montréal (« la Biosphère » érigée à l’époque de l’Exposition Universelle de 1967). Une architecture adoptée paradoxalement à la fois par les babas cools, en guise d’abris perdus au milieu de nulle part, et par l’armée américaine qui s’en servait comme bases. Il a créé aussi des objets, comme ces cartes du globe terrestre offrant par leur forme une autre représentation du monde. Sa question n’a jamais été « où et comment s’arrête telle discipline ? ». Mais plutôt comment réagir à tout ce qu’il se passait autour de lui. Un esprit libre et plus que fertile. Rares sont les figures capables de passer à ce point d’un petit objet technique à un important objet architectural, à un film, à un objet produit en série, à une façon d’enseigner la science et les techniques… Dans l’histoire, il existe peu d’esprits ayant cette capacité d’embrasser des problématiques aussi bien techniques que scientifiques ou sociétales.

 

L’escalier roulant

Un objet que j’aime par-dessus tout est l’escalier roulant. Nous l’empruntons tous les jours ou presque. C’est un objet esthétiquement beau et absolument fascinant sauf quand les designers essaient de le redessiner, ce qui n’est pas toujours réussi. Il est pour moi le chainon manquant entre la poésie pure et la fonction la plus aboutie. Je me suis souvent demandé par quel esprit tordu et génial est née l’idée de mettre en mouvement l’objet qui par définition est le plus statique qui soit. On connaît l’escalier depuis la nuit des temps, cet objet architectural qui est fait pour tout sauf se déplacer. Sauf qu’à un moment, un humain a eu l’idée de le mettre en mouvement. L’escalator pourrait être une sculpture, un délire surréaliste, de la poésie pure, or il est absolument fonctionnel. J’ai découvert que le premier dépôt de brevet d’escaliers roulants date de la fin du 19ème siècle. Il a été créé pour les parcs d’attraction aux États-Unis. Il n’a donc pas vocation à être un objet fonctionnel : c’était d’abord une attraction de foire. On proposait aux gens de pouvoir se mettre à califourchon sur une rambarde d’escalier roulant qui allait les monter jusqu’en haut, comme un manège. Cet objet considéré comme utilitaire vient donc au départ du divertissement. C’est sans doute ce qui lui donne ce côté à la fois spectaculaire et utile. Il a le même statut que le parapluie. Un objet poétique, merveilleux, surréaliste, et totalement fonctionnel.

 

Le bruit blanc

Je suis un auditeur régulier d’une musique particulière qu’on appelle le bruit blanc. Un son formé à partir de toutes les fréquences que l’oreille humaine peut entendre. Cela ressemble à un « pshhhhh »… Il est utilisé par les acousticiens pour ses spécificités techniques, par exemple pour roder des enceintes. Mais c’est un son qui a aussi la capacité de reposer considérablement notre cerveau. Alors qu’il n’est pas esthétique, ni particulièrement mélodieux, c’est le son le plus confortable. Il ne produit rien de saillant, au contraire, et va mettre tous les autres sons environnants en arrière-plan. C’est un son qui apaise. Il produit le même effet, par exemple, que le bruit d’une cascade d’eau. J’en ai téléchargé sur mon portable et je me fais régulièrement des petits shoots de bruit blanc.

 

Loris Gréaud

Loris Gréaud est un artiste contemporain que j’aime beaucoup. Il a envahi dernièrement le Petit Palais, à Paris, le temps d’une exposition, « Les Nuits Corticales », mais presque sans toucher au monument. Il a mis en quelque sorte le Petit Palais en vibration, avec très peu d’éléments matériels. On y trouvait des dispositifs olfactifs à peine visibles, posés contre les murs, quasiment comme des appareils de climatisation, qui permettaient de stimuler certaines parties de notre cerveau. Il faut s’imaginer dans un grand espace vide, à se forcer à se connecter à d’autres stimuli que le stimulus visuel. Dans le jardin du Petit Palais, il proposait un voyage sonore : parcourir 40 000 km à travers tous les points du globe, mais de façon absolument immobile, uniquement en écoutant un paysage sonore formés par des bandes sons issues de voyages d’explorateurs diffusées dans le jardin. On pouvait aussi partir à la recherche d’un blob, cet organisme dont on ne sait pas très bien s’il est absolument animal, végétal ou bactériologique. Une façon pour Loris Gréaud de prendre la parole et de prendre d’assaut, si je puis dire, cette institution qu’est le Petit Palais, mais de façon la plus en creux possible. Et qui laisse à chaque visiteur la place. Aucune invitation n’était faite à admirer son talent ou son intelligence, qui néanmoins sont là, mais d’offrir le support minimal – mais ô combien efficace et efficient – afin de participer de façon active à l’installation.

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