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Philippe Steiner : « À Bayonne on jouit de ce plaisir intense d’être les uns contre les autres »

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Fêtes De Bayonne

Alors que la saison des grands évènements de rue et des festivals d’été arrive, que devient le sens de l’amusement trois ans après le début de la crise du Covid ? Le sociologue Philippe Steiner, professeur émérite à Sorbonne Université, apporte un éclairage sur notre rapport à la fête à l’occasion des noms moins célèbres fêtes de Bayonne. Alors prêt à festoyer tous ensemble cet été ?

 

French Touch : Il existe pléthore de fêtes en France. 2500 festivals ont lieu chaque année. Pourquoi avoir choisi d’étudier les fêtes de Bayonne en particulier ?

Philippe Steiner : J’ai voulu m’intéresser à la sociologie économique de la fête puisque c’est ma spécialité de sociologue. Quand il s’agit d’une enquête de cet ordre-là, il faut pouvoir avoir accès à des restaurateurs et des cafetiers qui vous connaissent suffisamment bien pour accepter de vous confier des informations sur leur activité. Ce qui est mon cas puisque je suis originaire de cette ville où j’ai passé ma jeunesse et mon adolescence. Une autre raison plus profonde est que ces fêtes de Bayonne ont été créés ex-nihilo : c’est une création récente et donc plus facile à documenter. Surtout, c’est une fête qui a été fondée explicitement pour redonner de la vie économique alors que la crise frappait durement la ville. Enfin c’est une fête sans spectacles, contrairement aux fêtes de rues comme les carnavals de Rio et de Venise, ou encore au festival d’Avignon qui possèdent toutes un élément central focalisateur.

FT : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce modèle culturel ?

PS : Une caractéristique importante qui est propre à la manière basque de faire la fête : c’est une fête déambulatoire. A l’inverse de la Grande Braderie de Lille où l’on s’installe dans un café, et l’on assiste à la fête assis en terrasse. A Bayonne, on ne s’assoit pas, on est debout et on circule de bar en bar. C’est ce qu’on désigne en langue basque le « txikiteo » ou le « poteo » en espagnol avec cette dimension de mouvements au hasard des rencontres. Un deuxième trait est important : puisqu’il n’existe pas de spectacle focalisant l’attention, à partir du moment où l’on est dans la rue, on fait partie du spectacle. On est même le spectacle ! Il n’existe plus de différence entre spectateur et acteur.

FT : Et cette dimension est passionnante : alors que notre époque voue un culte aux célébrités, à Bayonne, pendant les fêtes, aucune instance sociale ne dépasse la foule. Aucune star, aucune programmation ne peut la remplacer. Pouvez-vous décrire la puissance de cette foule ?

PS : Deux éléments exceptionnels permettent cette description. D’abord l’étroitesse de la vieille ville. Les fêtes se tiennent dans deux quartiers où vivent à l’année 10 000 habitants à l’année, tandis que 120 000 « festayres » sont présents en instantané. La fête devient une rencontre entre la foule et la ville. Il y a un effet de compression qui va modifier la manière dont les gens interagissent. Dans un espace d’un mètre carré, on peut compter jusqu’à cinq personnes. Tout mouvement signifie des passages corps contre corps, sans créer de conflits. Cela se règle par des sourires, des échanges, des plaisanteries, des petits mots d’excuses… On a ce sentiment très particulier d’être plongé dans la foule dans la ville. Personne ne se bat ou s’insulte. Au contraire on jouit de ce plaisir intense d’être les uns contre les autres. J’ai vu des files indiennes de septuagénaires se tenant par les épaules et rirent comme des fous en traversant la foule compacte. On se parle à 10 cm entre étrangers, alors que dans un ascenseur ou dans les transports en commun, c’est la stratégie d’évitement qui prédomine. Personne ne parle, personne ne bouge en attendant que la porte s’ouvre. Au contraire, ici on y va. Il y a aussi une dimension esthétique : depuis les années 90 s’est imposé le vêtement en blanc et rouge. La foule revêt le vêtement de « festayre ». Il faut imaginer la ville avec ses maisons traditionnelles à colombage occupée par une foule en blanc et rouge. C’est une marée humaine indifférenciée. Il y a une uniformisation vestimentaire qui représente aussi une uniformisation sociale. Et c’est très appréciable.

“ "La foule n’est pas une série d’individus placés les uns à côté des autres. Elle est composée de groupes. Les gens isolés sont minoritaires". ”

FT : Votre titre annonce une « sociologie de la joie ». Pourtant la foule provoque plutôt la peur et l’angoisse liée à sa démesure. Pourquoi avoir choisi cette émotion alors même que la joie est de surcroît la grande absente de cette époque à l’actualité morose ?

PS : C’est l’observation qui le montre : aux fêtes de Bayonne la foule est joyeuse. Pourquoi ? On est en fête, c’est beau, on va rencontrer des amis, boire ensemble, profiter de la vie. Deuxième élément : la ville appartient de nouveau aux piétons. Pas de trottinettes, pas de vélos, pas de voitures, ni de scooter… La liberté de circulation permet une redécouverte extraordinaire de la ville. Mais si je peux me permettre une parenthèse : la sociologie s’intéresse habituellement plutôt aux émotions négatives. La foule se perçoit comme dangereuse et meurtrière, un lieu où l’on s’abrutirait (au sens devenir une bête), on perdrait sa civilité. Bien sûr Bayonne n’échappe pas au fait que les équipes de sécurité vont être crispées cinq jours durant, il y un vrai enjeu de sécurité publique. Mais au-delà de cette sécurité, le plaisir est immense. La dynamique de la joie est centrale.

FT : Dans votre livre vous expliquez aussi que hasard et spontanéité n’ont pas leur place à Bayonne. Contrairement à ce qu’on aimerait croire, le succès de la fête est le résultat d’une totale stratégie. Quelles sont les grandes lignes de cette fabrique ?

PS : Recevoir jusqu’à 120 000 personnes en instantané ne peut s’improviser. Il y a un immense travail qui débute en septembre qui consiste à organiser cette pompe aspirante qui amène la foule dans la ville. Ensuite il faut la distribuer, lui donner à consommer puis l’expulser des rues, afin de nettoyer la ville à cinq heures du matin, et reprendre la fête dès 9 heures. Rappelez-vous qu’il n’y a pas de spectacle. Aucune grande entreprise de spectacle à dimension internationale n’est présente. Ces fêtes sont organisées, payées et gérées localement ! L’emprise du capitalisme de l’entertainement n’existe pas. C’est une économie qui repose sur trois piliers : le financement de la mairie (les subventions), l’activité marchande importante (par les restaurants et les cafés) et puis l’apport des associations (à travers des dons). Il est important de mentionner que les fêtes furent lancées par un élu de la ville, Benjamin Gomez, juif, architecte. On est en 1932, la France commence à ressentir les effets de la crise de 1929 aux Etats-Unis. Et, lui, a cette idée qu’organiser une fête va pouvoir redonner une dynamique économique à Bayonne. Son œuvre a aujourd’hui un siècle et elle est toujours aussi vigoureuse. Il a été très visionnaire parce qu’il a couplé directement la question économique à l’aspect festif en posant la question « qui paye ? ».

FT : Finalement qu’avez-vous découvert sur ces fêtes ?

PS : Que la foule n’est pas une série d’individus placés les uns à côté des autres. Elle est composée de groupes. Les gens isolés sont minoritaires. Groupes d’amis, de familles, de collègues… Un phénomène de coagulation réunit ces différents collectifs. Il y a une façon de socialiser pour le plaisir. Le groupe aussi protège, quand l’un a trop bu, il va être pris en charge par les siens. Le groupe est le premier espace de sécurisation de la fête. La mairie l’a très bien compris puisqu’elle communique sur des panneaux : « On part ensemble, on rentre ensemble ». Le fait d’être en groupe pour les jeunes filles offre une protection. C’est le volet positif qui permet de comprendre qu’on peut s’amuser au sein d’un collectif dans un sentiment de sécurité.

“ "Dans une époque aussi noire soit elle, ça n’empêche pas le moment festif d’arriver". ”

FT : La crise du Covid a provoqué une interruption de deux ans après une reprise en 2022. Le sens de la fête demeure-t-il intact ?

PS : La fête de 2022 s’est déroulée comme les précédentes ! L’édition clivante fut celle de 2016 à la suite de l’attentat islamiste du 14 juillet à Nice. On a senti que la joie avait du mal à se manifester. Alors que l’an dernier la joie se déployait sans avoir à penser à des évènements dramatiques. La fête n’est pas l’oubli du monde, c’est le fait de vivre le monde tel qu’il est. Lorsque les fêtes furent créées en 1932, les premières pages des journaux de l’époque étaient consacrées à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. En 1936 les fêtes battent leur plein quand les forces franquistes vainquent les forces républicaines et que les premiers bateaux de réfugiés de San Sebastian arrivent sur les côtes françaises. Donc la fête n’est pas forcément exempte de la dimension tragique du monde. Il y a cette capacité, fort bien démontrée à Bayonne, d’exister malgré ce côté sombre de l’histoire. La fête peut prendre sa place dans un monde douloureux et triste. Dans une époque aussi noire soit elle, ça n’empêche pas le moment festif d’arriver. D’autant que la fête triste existe aussi, comme les enterrements. C’est dans ces moments-là aussi que le sens du collectif se révèle.

FT : Voyez-vous émerger depuis cette trêve du Covid de nouveaux rituels et façons de faire la fête ?

PS : Si je compare l’édition de 2019 à celle de 2022 je ne remarque pas de différence. Même constat à la Grande Braderie de Lille que je connais bien. Si nouveau modèle il y a, ce fut surtout à l’occasion des fêtes familiales de 2021, quand il fallut annuler des dîners de Noël parce que l’un des participants était signalé positif au test antigénique.

FT : Comment le sentiment de la fête résiste t-il au tsunami des écrans et la montée en puissance de la VOD et des séries dans le quotidien des foyers ?

PS : La question des écrans est intéressante et elle se pose à deux niveaux. A Bayonne dans le tumulte de la fête, l’écran est absent et ne prend pas le dessus. A la différence du téléthon, la fête ne se regarde pas devant un écran, qui permet de passer d’une séquence à une autre, et de focaliser de temps en temps l’attention sur le compteur de promesse de dons, afin de démultiplier ces derniers. Aucun écran ne montre la fête aux « festayres » ; ils n’en ont pas besoin, la fête est là, sous leurs yeux. Par ailleurs, les réseaux de téléphonie mobile sont complètement saturés ; cela n’empêche pas les « festayres » de prendre des petits films ou des photos qu’ils postent sur leur page personnelle ou sur les sites dédiés afin de montrer le plaisir de la fête et d’inviter leurs amis à s’y rendre. A un second niveau, on peut se demander si la fête urbaine est en situation de rivalité avec les écrans et les soirées consacrées à sa série préférée. Pour les habitants du centre-ville où se déroule la fête, à Bayonne comme à Lille, c’est peu probable, tant le niveau sonore extérieur est élevé ; et puis ce sont des fêtes populaires, tous âges confondus, où il est possible de jouir de l’ambiance avec des amis et des voisins jusqu’à une heure avancé de la soirée. C’est là où l’action se déroule. En dehors de ce périmètre, pour les personnes rétives à l’ambiance créée par la foule, l’attrait du VOD et des séries doit continuer à jouer son rôle.

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